Art Nouveau ou Art Déco : 20 ans qui ont tout changé

Art Nouveau ou Art Déco : 20 ans qui ont tout changé

Il suffit de poser deux images côte à côte pour comprendre qu'il s'est passé quelque chose de brutal. D'un côté, une tige qui s'enroule, une fleur qui semble respirer, des couleurs aquatiques et évaporées. De l'autre, une ligne droite, un angle net, de l'or et du noir qui ne laissent place à aucune hésitation.

Vingt ans séparent ces deux mondes. À peine une génération.

Une forêt qu'on voulait faire pousser dans les villes

L'Art Nouveau naît vers 1890, porté par des architectes et des artisans qui ont une ambition précise : faire entrer la nature dans la ville. 

C'est un style qui regarde en arrière (vers les féeries gothiques, le pittoresque) tout en étant, dans sa technique, résolument moderne. Cette tension est déjà tout un programme : on invente des outils neufs pour convoquer un imaginaire ancien.

Le résultat a une humeur particulière : farceuse, poétique, nostalgique. Les couleurs sont aquatiques, presque vénéneuses. Les femmes qu'il représente sont opulentes, pomponnées, champêtres. Tout, dans ce style, semble vouloir enrouler le regard plutôt que le guider.

Vingt ans plus tard, ce monde n'existe plus.

Ce qui s'est cassé entre les deux

Entre l'Art Nouveau et l'Art Déco, il y a eu une guerre mondiale.

Ce n'est pas un détail chronologique : c'est probablement la clé de toute la rupture. Un monde qui croyait encore possible de faire pousser des forêts stylisées sur les façades des villes ne pouvait pas survivre tel quel à ce qui s'est passé entre 1914 et 1918.

L'Art Déco arrive après. Et il ne regarde plus en arrière, il célèbre un futur qu'on est en train de refonder. Précédé par le modernisme, ce style prend vraiment son essor après 1920, à New York avec le Chrysler Building, à Paris avec Auguste Perret ou Le Corbusier.

Là où l'Art Nouveau enroulait, l'Art Déco structure. Là où l'Art Nouveau cherchait la nature, l'Art Déco célèbre la machine, le béton, la bakélite — les matières industrielles assumées comme un vocabulaire esthétique à part entière. La vitesse, la hauteur, le confort deviennent des sujets en soi.

L'humeur a changé de nature : on passe du farceur et du nostalgique à l'optimiste, au collectif, au conquérant.

Deux mondes, lus dans le détail

Ce qui frappe, quand on aligne les deux styles trait pour trait, c'est à quel point la rupture ne se limite pas à l'ornement,  elle touche tout, jusqu'aux matières.

L'Art Nouveau reste fidèle au noyer, au merisier, à l'acajou, des bois qui portent en eux quelque chose d'organique, presque vivant. L'Art Déco leur préfère l'ébène, le palissandre, l'érable teinté : plus rares, plus précieux, plus travaillés.

Même chose pour la lumière. L'Art Nouveau tamise, avec des lampes individuelles et de fausses verrières qui créent une intimité presque secrète. L'Art Déco illumine : plafonniers en verre dépoli, colonnes de lumière : un éclairage qui affirme, qui structure l'espace au lieu de l'envelopper.

Et même les typographies racontent cette bascule. Sinueuse et d'inspiration médiévale pour l'un. Ventrue et géométrique pour l'autre. Jusque dans le tracé d'une lettre, quelque chose a changé de logique.

Ce qu'on choisit de garder

Chez Soé Éditions, on ne choisit pas entre les deux mondes, on les regarde comme deux réponses différentes à une même question : comment rendre une époque visible sur un mur.

L'Art Nouveau dit qu'un monde peut encore ressembler à une forêt. L'Art Déco répond que ce monde n'existe plus, et qu'il faut construire autre chose, avec d'autres formes, d'autres matières, une autre confiance.

Vingt ans à peine séparent ces deux certitudes. C'est peu, pour changer à ce point de langage. C'est peut-être aussi pour ça que les deux styles continuent, chacun à sa manière, de nous parler.


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